Gare au guru

Il y a une dizaine d’années, j’essayais de cacher mes nombreuses activités yogiques à mes collègues. Étonnés, mais affectueux, certains privilégiés au courant m’ont prodigué de nombreux conseils : « Chut, ne le dis pas ! », « Reste discret », « Il vaut mieux que tu gardes ton image actuelle !». Je crois finalement qu’ils avaient raison…

Après mon coming-out de Yogi, un petit chef avait pris l’habitude de me crier grossièrement : « Vive Vishnu ! Vive Shiva !» au détour d’un couloir suscitant par là l’incompréhension des badauds…, ou d’une collègue éructant « AUM, AUM » à ma vue et à mes pauvres oreilles…. Quelle image le Yoga peut-il véhiculer pour susciter de tels quiproquos ?

Nous avons tous en tête, bien sûr, ces images de fakir en pagne, assis en tailleur, déversant des paroles ineptes dans la tête vide d’adeptes crédules. Nous n’avons pas à chercher très loin, non plus, dans notre imaginaire pour y voir Kiçàh, dormant sur des clous et ne craignant pas les flèches des romains, conduire nos bons vieux amis gaulois, Astérix, Obélix et Assurancetourix, à dos de tapis volant chez (la belle) Hérazade (!) afin que le chant du barde mette fin à la sécheresse en y provoquant une pluie dont lui seul a le secret. Moins drôle, mais toujours relativement récent, les gurus de l’ordre du temple solaire, connus pour avoir emmené avec eux, dans un périple suicidaire, des dizaines de disciples.

Le Yoga est-il une secte ? Non ! Et surtout, qu’est-ce qu’un guru ? Dans l’étymologie du Yoga, un guru est : « quelqu’un qui aide à enlever (gu) l’obscurité (ru) ». Un ami spirituel, sympathique et généreux conseillant de bons exercices afin d’aider à évoluer positivement en réfléchissant par nous-même pour trouver nos propres réponses. En Inde, un autre mot, âcârya, est souvent utilisé. Il désigne celui qui, ayant cheminé longtemps, après moult efforts, montre la direction en devenant lui-même, enfin, enseignant.

Une telle personne est plus qu’utile. Après la naissance de mon fils, il y a quelques années, j’ai ressenti dans le fond de mes tripes à quel point ma vie avait été conditionnée, notamment par mon histoire familiale et, je me suis senti, durant un bien trop long moment, totalement dépossédé de moi-même. J’avais le sentiment d’avoir vécu la vie d’un autre. Puis, soudain, j’ai senti une belle partie du château-fort intérieur de mon ego s’effondrer. Je ne savais plus du tout qui j’étais et, surtout, je réalisais que je ne l’avais jamais vraiment su. Qu’est-ce qui, dans le désert de ma vie, m’appartenait encore ? J’étais perdu.

La Haṭha-Yoga-Pradīpika – un très grand texte classique de Yoga, « La lumière sur le Yoga du ha et du ṭha – offre un bel indice : toute personne pratiquant sérieusement vivra, à un moment donné, une crise existentielle (gaṭhā-avastha). L’identité personnelle basée sur l’ego, la peur, la vanité et les associations en tout genre craquelle sérieusement. Il reste finalement peu de choses du passé tandis que le futur, lui, est encore en friche. Un dépouillement intérieur, une vraie ruine…

Impossible dans ce cas d’avancer sans l’aide d’un guide, un sadguru – bon enseignant – selon le même texte, cheminant à nos côtés sur ce nouveau sol fertile. Ce n’est pas un fakir, il ne s’assied pas sur des clous et n’a pas de pagne. Néanmoins, ayant erré lui-même dans les mêmes abysses, il comprend mieux comment sortir la tête de l’eau.

Mais c’est bien moi, Philip, qui ai traversé cet océan, à ma manière et, ai fait éclore le Philip 2.0 d’aujourd’hui. Une version plus forte, calme et centrée, se reliant mieux aux autres, apportant plus de chaleur humaine et aimant la vie.  Un nouveau moi. Un meilleur moi. Un moi plus vrai. Un moi débutant, c’est vrai… C’est grâce à moi, oui, mais pas moi seul, oh non…

Il faut sûrement un peu chance pour trouver un sadguru car, au-delà des connaissances intellectuelles, pourtant indispensables à cette traversée, il doit d’abord avoir un bon et grand cœur, une bonne écoute, mais surtout avoir nagé dans ces mêmes eaux… Trouver et construire une telle relation prend du temps. Rappelons-nous, combien de temps a-t-il fallu au petit Prince pour apprivoiser le pauvre renard solitaire ? En faudrait-il moins pour cheminer avec quelqu’un ?

Tous les grands textes s’accordent pour le dire : cette dimension relationnelle est absolument essentielle au Yoga. Et, si nous choisissons de prendre uniquement le côté tangible du Yoga : les postures corporelles, un peu de respiration, de méditation et de philosophie, c’est un bon début, c’est vrai ! Mais surtout ne rejetons pas a priori la chance de cheminer aux côtés d’un compagnon de route et de cœur. Un peu d’humilité, d’engagement, de pratique régulière, de confiance et de sens critique permettront sûrement d’évoluer sereinement, de lotus en lotus, vers un horizon authentique et lumineux.

Philip RIGO